BIBLE - La Bible dans l’histoire


BIBLE - La Bible dans l’histoire
BIBLE - La Bible dans l’histoire

L’histoire de la Bible, quand on prend cette expression dans le sens de « Bible dans l’histoire », c’est l’histoire de sa constitution, puis surtout celle de son rapport complexe avec les groupes diversifiés de ceux qui l’ont transmise et de ses lecteurs, cette histoire se poursuivant jusqu’à nos jours. Il s’agit, autrement dit, de l’histoire sociale des usages et interprétations de la Bible, du point de vue des lieux et des faits, des agents et des moyens, des objets et même des concepts. Cela revient donc à envisager la Bible dans sa fonction historique et sociale, comme cause et effet à la fois, au sein de la cohérence globale d’un large système de production. Et à l’envisager ainsi depuis les origines jusqu’à l’époque contemporaine, dans le judaïsme et le christianisme, mais aussi partout où l’on repère une Bible comme présente et active, ou simplement produite. L’approche de l’histoire biblique ainsi définie peut se faire selon trois dimensions: culturelle, politique et sociale.

1. La dimension culturelle

On peut considérer, en effet, la Bible en tant qu’elle se manifeste – techniquement, matériellement et esthétiquement – à ces trois niveaux qui la constituent avec sa sémantique propre: celui du livre , celui du texte et celui de la langue .

Au niveau du livre appartient l’interaction mutuelle de la Bible et des innovations ou créations culturelles, littéraires et artistiques. Cela s’accompagne d’une transposition variable de l’ordre sémantique particulier à la Bible: il y a transposition totale des trois niveaux désignés dans toute reproduction de faits et de figures bibliques par les arts plastiques; transposition quasi complète dans le cas de la musique et même du cinéma; transposition partielle seulement dans les œuvres littéraires d’inspiration biblique (par exemple chez Racine, Léon Bloy, Paul Claudel). On doit mentionner aussi cet autre « effet » biblique que représente la production littéraire dite mystique (ainsi, celle de la Kabbale dans le judaïsme ou celle de la Contre-Réforme dans le christianisme, mais relevaient déjà de ce type de production l’Apocalypse de Jean et d’autres textes du Nouveau Testament) et, en deçà, ce qui s’est exprimé dans les moments marquants de l’histoire théologique (avec l’œuvre de Philon d’Alexandrie chez les juifs, celles des Pères de l’Église ou de Thomas d’Aquin chez les chrétiens...).

Du niveau du texte relève la transmission de la Bible avant l’imprimerie, avec les dérives proliférantes, les corrections ou fixations du texte (familles de manuscrits, grandes révisions, travaux d’Origène avec ses Hexaples , travaux des massorètes). Il faut y ajouter le rapport mutuel qui s’est établi entre la Bible et l’invention puis l’évolution technologique de l’imprimerie, avec l’incidence de ce rapport sur les relations (aux XVe et XVIe s. surtout) entre juifs et chrétiens d’abord, entre catholiques et protestants ensuite, dans la réalisation des premières bibles imprimées puis des grandes polyglottes: c’est ici qu’il faut situer le mouvement et l’œuvre des « kabbalistes chrétiens ».

Au niveau de la langue ressortit l’influence réciproque de l’étude de la Bible et de la production d’ouvrages de linguistique hébraïque – de grammaires et de lexiques. Au-delà de ce rapport, les fonctions d’une telle production diffèrent suivant qu’il s’agit des juifs du Moyen Âge ou des chrétiens de la Renaissance, ou encore des protestants allemands du XVIIIe et du XIXe siècle. Il faut aussi mentionner ici la pratique biblique de la traduction – pratique qui obéit la plupart du temps à des fins cultuelles ou d’enseignement culturel ou religieux – et l’édition pour elle-même, qui passe par le truchement soit des langues instituées, soit des dialectes locaux et qui livre au public soit le corpus entier de la Bible, soit de simples extraits dûment sélectionnés.

2. La dimension politique

Peut être considéré en quelque façon comme politique tout ce qui touche à la Bible dans son rapport spécifique aux pouvoirs et institutions, profanes ou religieux, qui la produisent ou l’homologuent avec sa fonction éminente de rouage idéologique ou de force dogmatique. Cela peut se décrire selon les trois niveaux du corpus , de l’écriture et de la règle .

Le niveau du corpus a revêtu une importance plus grande dans les premiers siècles de l’histoire biblique, comme on le voit notamment dans la relation entre, d’une part, l’apparition, la reconnaissance et l’appellation d’un groupement organique d’écrits appelé « Bible » et, d’autre part, la situation politique des juifs, sur leur terre nationale comme dans la Diaspora, du IIe siècle avant J.-C. à la fin de l’État juif en 70; ou encore dans le lien entre, d’un côté, la répartition ethnico-politique et la diversité linguistique des populations du Bassin méditerranéen et, de l’autre, la prolifération biblique locale avec d’énormes différences quantitatives d’une bible à une autre (quand on considère, par exemple, le lot des versions dites anciennes de la Bible – grecques, latines, syriaques, copte, arménienne, éthiopienne, arabique, slavone –, chacune ayant sa composition propre).

Le niveau de l’écriture se manifeste dans les liens institutionnels entre la religion et l’État et dans la place qui est réservée institutionnellement à la Bible au sein d’un groupe national donné. Ainsi, dans le contexte français de la Séparation de l’Église et de l’État, la Bible est quasi absente de l’école et se trouve particularisée, avantageusement au demeurant, comme bien ou produit « religieux ». La situation peut être très différente ailleurs, surtout dans les pays anglo-saxons, ce qui entraîne des possibilités plus larges pour la diffusion de la Bible et des études bibliques. On mentionnera encore, ici, le développement de la lecture ou de l’étude biblique dans certains contextes politiques précis: ainsi, lors de la dégradation de l’État juif du Second Temple, l’institution synagogale s’épanouit comme lieu privilégié de la pratique biblique (lecture, traduction et commentaire). Autres exemples: la réforme carolingienne avec ses dispositions et réalisations scolaires; l’expulsion des juifs d’Espagne en 1492 et ses effets relatifs à la Bible; les modalités de la structure universitaire allemande des XIXe et XXe siècles, qui a suscité des personnalités protestantes dont le rôle devait être déterminant pour la critique biblique actuelle, tels Julius Wellhausen, Hermann Gunkel, Rudolf Bultmann; l’histoire coloniale et l’extension des traductions dites modernes de la Bible selon l’implantation locale de telle confession ou de tel pouvoir linguistique; la reconstitution d’un nouvel État d’Israël en Palestine, etc.

Au niveau de la règle correspondent les implications politiques inhérentes à toute régulation de l’activité religieuse où la Bible joue un rôle plus ou moins manifeste. Ainsi en est-il dans le fait que la Bible chrétienne est instituée comme « canon des Écritures », ce qui entraîne une théologie de l’Écriture, un corps de spécialistes attitrés, des instances officielles (par exemple, pour les catholiques, une « Commission biblique pontificale »), des contrôles obligés (des grades académiques spécifiques, etc.), une centralisation des lieux de recherche, d’étude et de formation (Rome pour les catholiques, les protestants et les juifs ayant aussi leurs hauts lieux universitaires, en Suisse ou en Allemagne pour les premiers, aux États-Unis pour les seconds).

3. La dimension sociale

A une dimension sociale tout ce qui touche à la Bible en tant qu’elle se manifeste – obligatoirement, avec ce qui relaie (la dimension culturelle) et conditionne (la dimension politique) sa sémantique propre – à travers l’ensemble des usages divers que l’on fait d’elle, usages qui constituent la « pratique biblique ». La Bible se trouve affectée d’une qualité « sociale » selon les trois niveaux de la lecture , du groupe et du rite .

Le niveau de la lecture est à la dimension sociale ce que le niveau de l’écriture est à la dimension politique; mais il est relatif à l’acte et aux effets et non à la situation et au fait. On peut situer ici le rôle de la lecture synagogale, qui est primordial dans la genèse, la maturation puis la transmission de la Bible (avec sa traduction et son explication). Il faut y ajouter la prolifération populaire, parfois dialectale, qu’une telle lecture a entraînée, presque à toutes les époques et par le biais de l’enseignement ou de l’homélie, sous la forme de légendes concernant certains personnages bibliques (tels Moïse, Abraham, Job). À cela se rattache l’actualisation dite « midrashique » de nombreux passages bibliques (ainsi, la mention de la famille de Mahomet et de Constantinople dans le targum, ou de Christophe Colomb dans tel psaume d’une des premières bibles imprimées). Mentionnons enfin le rôle de la lecture biblique comme support et moyen d’alphabétisation, dans le judaïsme puis dans le protestantisme.

Le niveau du groupe se repère dans l’usage paracultuel, collectif ou individuel, de la Bible; usage essentiel à l’existence et au maintien d’une communauté, de vie ou simplement d’esprit (les veilles scripturaires de Qumr n, la psalmodie monastique, le bréviaire des prêtres catholiques, la lectio divina , etc.). On situera aussi à ce niveau l’effet de « biblicisation » d’une société ou d’une communauté, ne serait-ce que sous l’angle purement culturel: autrement dit, le fait qu’un groupe déterminé se constitue, se définit et se reconnaît, avec ses membres et sa langue propre, au terme d’un processus spécifique qui lui impute, entre autres choses, un corps significatif et clos d’écrits sacrés que désormais il manifeste et présente, en sa langue, comme « sa » Bible. C’est un tel processus qui confère une fonction sociale à une « vulgate ».

Le niveau du rite est constitué par le caractère strictement sacré, qui semble parfois relever de la magie ou de l’interdit et qui est attaché à la Bible ou à un fragment biblique. Ainsi en est-il, chez les juifs, de l’usage des phylactères, de l’aménagement de la génizah (salle attenante à la synagogue où l’on range les textes de la Loi atteints par l’usure de l’âge, avec interdiction de les détruire ou de les profaner), de la « souillure des mains » par les textes vraiment bibliques; ou, chez les chrétiens du Moyen Âge, de ce que l’on appelle la « superstition de l’écrit »: l’observation du mouvement de rotation d’un psautier dans une procédure d’ordalie, l’apertio librorum ou consultation au hasard des livres saints, le maniement des sortes sanctorum avec, par exemple, le tirage au sort de l’évangile de Jean découpé en plusieurs centaines de minuscules sections (au XVIIe siècle, on utilisait les feuillets du livre de Job pour combattre la syphilis). D’une façon plus large, on peut en quelque sorte déceler une fonction de « fétiche social » dans l’étonnante diffusion qu’a connue jadis et connaît de nos jours la Bible en ses nombreuses et différentes éditions.

En résumé, du point de vue de l’histoire, de l’histoire sociale en particulier, il en va analogiquement de la Bible comme de Dieu. Dieu a commencé dans l’histoire lorsqu’un homme a dit « Dieu ». La foi puis la doctrine sont des faits a posteriori qui ont pour seule objectivité celle du discours qui les porte et du groupe qui les dit. La Bible a commencé dans l’histoire quand un livre est apparu que l’on appela « Bible ». Le sens puis la lecture sont des faits a posteriori qui ont comme seule objectivité celle du texte qui les produit et du groupe qui les fait. Il n’y a de sens que dans l’histoire, et la Bible n’échappe pas à la règle.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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